« Je dénonce tout ceux qui ignorent l’autre moitié, la moitié non rattachable qui élève ses montagnes de ciment où battent les coeurs des humbles animaux qu’on oublie et où nous tomberons tous à la dernière fête des tarières Je vous crache au visage. »
 
Federico Garcia Lorca
Officine et dénonciation,
Un poète à New-York
L'histoire

Le dieu Dionysos, fils de Zeus et d’une mortelle de Thèbes, revient dans sa ville natale, caché sous les traits d’un étranger.Il veut punir le roi Penthée qui refuse de le reconnaître comme un dieu…

Et de fait, le culte sauvage de ce dieu bâtard, – élevé en terre étrangère, qui exalte le vin, la danse, la musique –, a de quoi inquiéter Penthée et sa cité, modèle d’ordre et de raison.

La vengeance de Dionysos sera terrible. Il inspire un délire aux femmes thébaines : devenues bacchantes, elles se livrent au déchaînement de son culte. Pour rétablir l’ordre, Penthée fait prisonnier l’étranger.

Mais Dionysos s’évade et se venge… ni Penthée, ni la cité ne seront épargnés.

Variations sur la pièce grecque

A l’heure des mégalopoles, globales et interconnectées, nous nous étions alors penchés sur les mythes qui relatent la fondation des premières cités – dans un temps où il s’agissait avant tout de s’approprier un territoire, de le circonscrire et de le défendre. La ville commence souvent par un meurtre et par des murs. On pense, bien sûr, à la fondation mythique de Rome, au meurtre de Rémus par son frère lorsqu’il osa franchir le sillon par lequel Romulus venait de définir la future enceinte qui protègerait la ville du monde extérieur…

Mais c’est davantage cette singulière tragédie d’Euripide, les bacchantes, qui a frappé notre imagination.

Dionysos n’avait demandé que l’hospitalité. C’est l’incapacité de la ville à intégrer un principe de contradiction et de chaos qui cause finalement sa propre perte.Alors que la question d’un urbanisme cohérent, planifié et rationnel se pose de façon de plus en plus pressante aux pouvoirs politiques qui s’efforcent de nous bâtir un monde « plus durable et plus sûr », la place qui sera laissée à l’imprévisible et au chaos – qu’il vienne du dedans ou du dehors – est plus préoccupante que jamais…

C’est avec cette préoccupation que nous nous sommes lancés dans une réécriture contemporaine qui s’appuie fortement sur la structure dramatique de la pièce d’Euripide.Nous avons donc construit une « variation » pour quatre comédiens de cette tragédie si singulière dans le répertoire antique. Tragédie au dénouement terrible mais dont le développement ressemble à une inquiétante mascarade…Comme si cette tragédie-là s’accordait au délire inspiré par le dieu sauvage qui en mène la danse. La puissance d’évocation du théâtre – dans sa dimension la plus subversive – devient le sujet même de la représentation : Dionysos a besoin de la scène qu’est la cité pour «se montrer aux hommes».Finalement, il ne fait peut-être là que leur révéler leur propre «puissance» – face à laquelle le pouvoir est bien peu de chose.

Pourquoi réécrire ?

Se lancer dans une (ré)écriture, une « variation » – comment l’appeler autrement ? – d’une pièce telle que les Bacchantes d’Euripide, c’est nécessairement se poser la question de la légitimité d’une telle entreprise.Car (ré)écrire ce n’est certainement pas tenter de « moderniser » naïvement pour rendre les choses « plus compréhensibles ». C’est au contraire montrer le travail du temps, proposer d’examiner certains motifs du texte original depuis un autre endroit de l’histoire et de la géographie, essayer de voir ce qu’il nous en reste et ce que nous avons perdu… C’est aussi se laisser la liberté de développer un détail ou de condenser un développement, ce qui est le propre de la création poétique.

Pour citer Jean-Pierre Siméon, la variation serait « le passage d’une poésie dans une autre » – là où la traduction serait le passage d’une langue dans une autre… une sorte de jeu de reflets et d’équivalences.

Sans chercher l’actualisation naïve, que penser par exemple de la brutale révélation religieuse qu’exige Dionysos des thébainsdans le contexte de nos sociétés fortement laïcisées ? Que faire de la cité grecque en tant qu’entité cohérente à l’heure de nos mégapoles de plusieurs millions d’habitants ? Peut-être justement parce que la parole poétique est une des formes permanentes de la « puissance » déployée par dionysos, les poètes modernes nous ont apporté beaucoup d’éléments de réponse, notamment ceux qui ont écrit sur les grandes villes. Parmi eux : Guillaume Apollinaire – dont le poème Zone a donné son titre à la pièce -, Federico Garcia Lorca, Bertolt Brecht, Yannis Ritsos ou encore Dimitri Dimitriadis…

Zone

d'après Les Bacchantes d'Euripide

un spectacle du Ring-Théâtre créé à l’ENSATT

Texte
Julie Rossello
mise en scène
Guillaume Fulconis

scénographie
Amandine Livet
costumes
Mathieu Crescence,
Pauline Penelon, Oriane Fauvel

graphisme
Charlotte Bonnet

avec
Jérémy Lopez
Côme Thieulin
Damien Robert

Ce spectacle a été créé en octobre 2010 à l’exposition universelle de Shanghaï

Avec le soutien de :
Région-Rhône Alpes
ENSATT
T.N.P. de Villeurbanne
Académie de Théâtre de Shanghaï

Photos du spectacle

Exposition Universelle de ShanghaI, octobre 2010.

Reportage vidéo

Date et lieu de tournage. Équipe de réalisation.