« Fraternité » est l’un de ces mots que les morts réclament quand ils se trouvent au bord du précipice, tandis que l’agonie s’éternise.
«Être seul est pire qu’être mort», disent les cadavres. Car un homme seul n’est pas un homme libre ; il est un homme seul.
L’histoire

Lors des mouvements étudiants du printemps quatre jeunes gens se retrouvent dans les manifestations. Costes est en tête de tous les cortèges et s’attire les faveurs de Judith, fille d’un député influent de la cité. Simon et Ortega se piquent d’écrire des manifestes et des discours, et leur « style de diplomates » leur vaut même quelques tribunes dans la presse nationale. Les quatres amis prennent l’habitude de se réunir dans l’atelier d’Hugo, un ami peintre de Judith.

A la fin de l’été, le feu de la lutte étudiante s’étouffe et une grave crise économique s’abat sur le pays. Tous les cinq se passionnent alors pour la politique nationale avec la ferme intention de peser sur la prochaine campagne électorale…

Un jour, Hugo reçoit la mystérieuse commande d’une toile – une allégorie de la République – pour laquelle une jeune modèle, Lucile, va venir chaque jour poser à l’atelier…

Pièce politique ?

Quartier Général est une pièce qui pose le problème de l’action politique dans notre société démocratique, qui disqualifie d’emblée toute hypothèse révolutionnaire.

Pas du théâtre à thèse. Un théâtre où s’affrontent des amants, des conceptions économiques, philosophiques, des idéaux, des projets de vie. Un théâtre qui délivre une vérité qui glisse entre les doigts, qu’on aimerait rattraper, que l’on cherche.

Pas un théâtre qui démontrerait la validité d’une idée politique, mais un théâtre qui fait de son centre le jeu politique, qui montre le jeu de la politique à l’oeuvre… et qui essaie d’en exposer le jeu et les contradictions.

Un théâtre pour essayer de « lutter  contre notre inadmissible désir de renoncement».

Préoccupations contemporaines

Tout justes sortis de l’école de théâtre, nous nous interrogions sur l’incapacité de notre génération à s’engager dans une action politique positive. Pourtant, ce ne sont pas les révoltes qui manquent… Alors à qui la faute ?

A l’individualisme triomphant, à la crise de la représentation politique, à une société vieillissante, à une jeunesse cynique et désabusée ?… A l’indifférence, à l’ignorance, à la peur ?…

Nous avons voulu partir de notre place – de ce que nous sommes, des doutes et convictions que nous partageons, des moyens dont nous disposons – pour interroger cette époque, si difficile à saisir, au moyen du théâtre. Et replacer l’écriture au coeur du travail de création.

Du constat d’impuissance…

Tout se passe aujourd’hui comme si le risque que nécessite toute action politique d’envergure était désormais devenu inacceptable. Comme si la politique, avec ses luttes, ses compromis et ses arrangements, nous paraissait « sale ». Comme si nous pouvions laisser ce « sale boulot » à des

professionnels chargés d’administrer notre société en obéissant à des « critères rationnels ». Comme si nous étions ces enfants qui ne veulent pas grandir et se bouchent les yeux le plus longtemps possible pour ne pas

découvrir les mensonges de leurs parents. Comme si nous nous mentions sur la vraie nature du pouvoir en refusant d’assumer sa part de violence.

Et pourtant, il n’y a encore pas si longtemps, même le militant de base était rompu à la lutte et savait repérer les conflits d’intérêts. La discipline, la stratégie étaient encore des composantes importantes du débat politique,

sans que cela ne soit honteux. Mais la garantie des droits individuels est arrivée à un tel stade de développement dans nos démocraties qu’il est désormais difficile d’imaginer une place pour de grandes aspirations

collectives. Le prix à payer pour la liberté et la sécurité serait-il la résignation ?

…à la pièce initiatique

Nous voulions donc construire une vraie pièce politique, et en même temps éviter à tout pris la « pièce à thèse ». Et pour cela, nous voulions montrer une jeunesse qui cherche comme elle peut la voie d’une action positive dans un monde où la politique est devenue suspecte. Où les pères, au nom de la liberté et de la lutte contre l’autoritarisme, n’ont rien transmis : ni le pouvoir, ni la manière de le prendre, ni aucune possibilité de s’émanciper. Le désir de renouer avec la passion politique des grandes heures de l’histoire finira tout de même par l’emporter – en essayant toutefois de se garder autant qu’il est possible de la terreur… Mais il faudra compter avec l’inertie et la résistance de l’appareil politique qui en est ébranlé.

L’hypothèse révolutionnaire, si modeste soit-elle, ne fera pas l’économie du meurtre. Un assassinat politique qu’il faudra maquiller en crime passionnel pour sauver la cohérence du parti…

L’entrée en politique passe par la perte de l’innocence. Et la lucidité est en premier lieu une blessure. Mais – comme en amour – la grâce, ou mieux la légèreté, est peut-être maintenant à portée de main…

Guillaume Fulconis, metteur en scène

Comme des lions dans l’arène

J’ai souhaité peindre le parcours de personnages qui s’émancipent et qui, ce faisant, perdent leurs plumes blanches, le duvet de l’enfance : leur innocence. Il s’agit donc davantage d’une pièce initiatique qu’une pièce dite « à thèse ». Une pièce qui traite de l’engagement politique et de l’amour avec une progression qui va vers la fission des deux. Une pièce qui questionne la coexistence dans un même nid et la notion de fraternité. Il m’était alors apparu que l’émancipation sans le groupe, les autres, semble d’emblée vaine.

J’arrivais au syllogisme suivant : Pour pouvoir s’émanciper il faut avoir gagné en lucidité. Par la lucidité, s’affranchir de l’autorité et toucher du doigt la liberté. Seulement, la liberté sans les autres conduit à la solitude. Il s’agit donc de s’émanciper afin de vivre avec les autres. Trouver sa place dans la société et la tenir : tout un travail d’équilibriste, de funambule.

Le texte assume des emprunts aux structures de pièces dites « classiques », – les tragédies antiques mais aussi les oeuvres qui ont fait l’apogée du drame de Shakespeare à Racine –, pour parler de la société contemporaine, de ses enjeux, de ses tensions géopolitiques. Pour permettre que s’expriment dans leur ampleur, la tension, le conflit et la passion. Pour fuir comme la peste, l’unique vérité, pour retrouver la contradiction, le débat des idées, et la mort.

Ce détour par la dramaturgie classique est un choix politique. Une manière aussi de s’inscrire dans une filiation, d’assumer un héritage littéraire et, en tant que jeune auteur pour le théâtre, d’apprendre auprès des pairs à raconter dramatiquement une histoire, pour pouvoir, plus tard, m’émanciper d’eux.

Les personnages, je les ai rêvés avec des ports de jeunes reines, de jeunes rois dans leur royaume miteux. Des rois et des reines qui rêvent, mais qui, faute de tapis, se prennent les pieds dans la réalité. Ils sont des lions dans une arène. Ils tournent en rond, trépignent, rugissent, se donnent des coups de pattes. Ils essayent de s’apprivoiser, ils sont impatients, fiers, agressifs, ils sont affamés ; ils voudraient dévorer le monde.

Seulement, ces lions ne trépignent pas dans une arène, ils piaffent dans un nid. Un nid construit de plumes et de salive, sur le point de tomber dans le vide ; un nid, somme toute, fragile. Ces impatients animaux vont et viennent entre avidité et fragilité. Je les voulais à la fois rapaces et « innocents oisillons ». Ces contrastes les rendent parfois ridicules, maladroits ; lyriques à outrance.

Comme il y a oscillation entre fragilité et avidité, il y a oscillation entre esprit et corps. Le discours intellectuel tenu laisse place à l’abandon le plus complet. Le nid devient un lit de jeunes amants. Violent et sensuel. Passionné.

La passion vaque entre extase et douleur ; elle est un virage à 180 degrés à elle toute seule. Oui, la passion n’est pas raisonnable parce que la souffrance et le désir ne le sont pas. Je les ai rêvés fougueux, fiers et bêtes, passionnés, et donc un peu fous. Oui, je ne les ai pas rêvés raisonnables.

Julie Rossello, autrice

Quartier Général

un spectacle du Ring-Théâtre 

texte
Julie Rossello

mise en scène
Guillaume Fulconis

scénographie
Amandine Livet

costumes
Lou Martin-Fernet

son
Quentin Dumay

lumière
Lucas Delachaux

avec
Cantor Bourdeaux
Olivia Chatain
Lou Martin-Fernet
Audrey Montpied
Kévin Sinesi
Côme Thieulin

musique originale
Miss white and the drunken piano

Ce spectacle a été créé en octobre 2011 au Théâtre 145 à Grenoble.

avec les soutiens de :
Le Tricycle
MC2:Grenoble
ENSATT
Ecole supérieure d’art dramatique de Montpellier
CDRA-Alpes Sud Isère
On n’arrive pas les mains vides
T.N.P. de Villeurbanne

Photos du spectacle

Théâtre 145. Le tricyle de Grenoble, octobre 2011. Photographies de Maxime Brochier.