The Lulu Projekt

Heureusement, la nuit, tu rêves.
D’être une star du punk.
Cosmomaute.

***

– T’es triste?
– Je crois.
– Dans mon pays la tristesse n’existe pas.
– Tu ne pleures pas quand quelqu’un comme Moritz meurt ?
– C’est pas rien de voir le corps comme ça de Moritz pul­vérisé en sang, mais dans mon pays on ne pleure pas.
– T’es New Age?
– J’emmerde le monde.

Lulu n’est pas un ado comme les autres, sans doute parce qu’il vit de l’autre côté d’un mur, dans une tour au milieu des champs, avec une mère qui a du mal à l’accepter tel qu’il est et qui idolâtre sa sœur.

Le rêve de Lulu ? Devenir une star du rock ou du punk, ou faire comme Valentina Terechkova : partir à la conquête de l’espace et des étoiles. Mais Lulu doit passer des tests scolaires qui décideront de son avenir. Et l’avenir qui lui est proposé ne l’enthousiasme guère !

Alors, avec Moritz, son copain mal voyant, Lulu s’échappe dans des rêves, traversés d’extraterrestres bienveillants, où il serait possible de tout reprendre à zéro. Les deux amis réinventent un monde à la mesure de leur imaginaire et de la cécité qui gagne Moritz quand survient, comme tombée du ciel, une jeune fille improbable.

Magali Mougel trace le portrait d’un adolescent qui, à sa manière, et quitte à être mis au ban de la normalité sociale, détourne l’ordonnance imposée dans une fuite en avant émancipatrice et libertaire.

« Lulu c’est nous. C’est moi. C’est toi.
C’est toi quand tu ne veux pas dire bonjour à la dame.
C’est toi quand tu débarques au CP avec un grand désir d’apprendre et que tu commences à comprendre qu’il va falloir rester assis·e sur cette foutue chaise pendant six heures.
C’est toi quand tu arrives au guichet de la gare, que tu n’a pas assez d’argent pour le billet et que tu ne pourras pas rejoindre ce mec ou cette fille avec qui tu voulais vraiment passer les vacances.
C’est toi quand la plateforme ParcoursSup t’informe que tous tes vœux d’études sont encore en attente d’une réponse.
C’est toi quand tu avais prévu une soirée crêpes avec tes gosses et que tu reçois un mail « vraiment urgent » de ton patron sur ton smartphone.
C’est toi quand tu es coincé·e dans les embouteillages.
C’est toi quand tu ne comprends vraiment pas comment tu en es arrivé·e à jeter ce pavé dans cette vitrine.
C’est toi quand tu as le dos cassé et que tu vas devoir travailler jusqu’à 67 ans pour avoir une retraite de misère.
C’est toi quand tu glisses dans l’urne un bulletin de vote qui fait hurler les gens raisonnables.
C’est toi quand tu ne glisses pas du tout de bulletin de vote dans l’urne et que ça désespère tes parents.
C’est toi quand tu chiales ou que tu serres les poings.
C’est toi quand tu décides enfin de passer à autre chose. »

Magali Mougel a écrit une première version de ce texte pour les vingt-six élèves de l’option « spécialité théâtre » d’un lycée de Montluçon. Il s’agit aujourd’hui d’une pièce tout public publiée aux éditions Espaces 34.

Le Ring Théâtre s’est emparé avec joie de cette histoire en forme de road-movie mental et musical, avec l’idée d’en faire un spectacle à emporter, un récit tout terrain pour petits théâtres, bistrots et salles de classe… L’écriture très contemporaine de Magali Mougel mêle joyeusement l’incarnation sensible des personnages, le jeu franc et direct avec l’ironie douce-amère du récit distancié. Il y a là quelque chose qui nous a immédiatement rattachés à cette tradition du théâtre populaire que nous affectionnons tant au Ring Théâtre : celle de l’acteur-conteur exerçant son art dans une grande proximité avec les spectateurs – la lyre et le tambourin en moins, le rock’n’roll en plus.

Nous avons donc conçu ce spectacle comme un duo, un face à face théâtral. D’un côté, un comédien en prise directe avec son rôle : c’est Lulu, l’adolescent buté qui a décidé de ne pas se laisser fondre dans le moule qu’on a gentiment préparé pour lui. De l’autre, une comédienne-conteuse qui prêtera sa voix à tou·tes les autres : elle est le choeur, ce personnage collectif, tour à tour procureur, avocat ou témoin, qui invite le public à penser contre lui-même et à bien envisager tous les aspects de cette fable exemplaire.

L’histoire, tantôt grinçante, tantôt drôle, tantôt brutale, s’adresse aussi bien aux jeunes gens de cet incompréhensible début de XXIème siècle qu’à celles et ceux qui ont grandi dans ces curieuses années 80 et qui ont vu souffler d’Ouest en Est un vent contradictoire, charriant tout à la fois le punk tapageur des Clash ou des Sex Pistols et l’ultra-libéralisme glacial de Margaret Tatcher… jusqu’à ce qu’un certain mur ne s’effondre et qu’on essaye de nous faire croire que la fin de l’histoire était arrivée, qu’on était dorénavant tou·tes libres de devenir ce qu’on voulait.

Trente ans après, on n’est toujours pas prêt·es d’y croire. Alors on fait comme Lulu. On prend la tangente ! Et on ajoute un codicille au célèbre mot d’ordre punk, celui qu’on gueulera bien fort à la face de tous les petits chefs de la planète : No future for you but not for us !

Il y a dans le texte de Magali un projet qui déroute à la première lecture. Lorsqu’on veut s’adresser à des jeunes gens d’aujourd’hui (le texte est à l’origine écrit pour des lycéens), pourquoi diable aller chercher comme héros un grand dadais d’une époque révolue (les années 80) et qui vit en plus dans un monde qui a totalement disparu (la société communiste de la RDA) ? Oui, on peut vraiment se demander comme le fait l’autrice dès les premières pages : « Pourquoi Lulu ? »

Alors on lit plus avant. Et ce Lulu ne nous semble plus si loin. Il commence par nous agacer un peu, comme n’importe quel ado qui traine les pieds et qui manque sérieusement de recul sur sa situation. Et puis il commence à nous faire rire avec sa manière d’être toujours « à côté de ses pompes ». Alors on se dit qu’il n’est peut-être pas si bête et que ce qu’on prenait pour de la maladresse ou de la mauvaise volonté n’est peut-être en fait qu’une saine résistance. Car, franchement, qui voudrait de l’avenir qu’on réserve à Lulu ? Personne. Tout le monde voudrait choisir ce qu’il veut faire et le faire vraiment. Personne ne veut passer des tests et seulement trouver un boulot. À partir de là, on commence franchement à l’aimer ce Lulu, on a très envie de le défendre et de casser la gueule à tous les rabats-joie qui l’empêchent de tracer sa route.

Et là curieusement, on a l’impression que Lulu se met à penser comme nous – à moins que ce ne soit l’inverse. On le croyait apathique et pas très malin, et tout d’un coup sa cervelle se met crépiter, et il prend à toute vitesse un sacré recul sur la situation. Il a compris ce qu’on voulait faire de lui, et nous aussi. Même ces délires d’ado rêveur et un peu parano ne semblent pas si absurdes. Pas plus que le béton et les champs de colza qui l’entourent en tout cas. Et voilà qu’il s’émancipe de la narratrice, et qu’il est maintenant capable de raconter lui-même avec lucidité sa propre histoire ! À moins que ce ne soit la notre ? Vertige et joie d’avoir saisi quelque chose du monde.

Par un jeu d’écriture habile et parfaitement maitrisé, Magali Mougel renoue avec ce plaisir simple d’une narration haletante qui place le spectateur au cœur l’histoire. On pense à ses romans pour ados que nous lisions au collège : « Le livre dont tu es le héros ». En passant subtilement de l’impersonnelle narration à la troisième personne à la très peu usitée seconde personne du singulier, elle finit par nous persuader que nous sommes tous des « Lulu ».

Guillaume Fulconis, metteur en scène

THE LULU PROJEKT

La uT (Arbois, Jura)

jeu. 29 nov. 2018
 - 20h -

Réservez !

un spectacle du Ring-Théâtre

Texte
Magali Mougel
éditions
espaces 34

mise en scène
Guillaume Fulconis
costumes
Floriane Gaudin
son
Quentin Dumay
chargée de production
Céline Chagnas
assistante stagiaire
Héloïse Betlej

avec (en alternance)
Charlotte Dumez ou
Amélie Esbelin ou
Audrey Montpied
et
Cantor Bourdeaux ou
Kévin Sinesi ou
Côme Thieulin

Spectacle tout terrain pour petits théâtres, bistrots et salles de classe…

Photos du spectacle

Répétitions à l’Arsenal. Besançon, octobre 2018. Photographies de Claire Arnoux.

Interview radio

Sur Radio Shalom Besançon. Interview de l’équipe artistique du spectacle réalisée par Alex Mathiau. Besançon, octobre 2018.