Les plus individualistes crèveront les premiers.

Pablo Servigne

Après le succès d’Edouard II, le Ring Théâtre poursuit sa quête d’un théâtre épique et populaire dans un registre contemporain.
Nous quittons les rois, reines et chevaliers pour faire monter sur scène les petites gens. Nous voulons offrir un destin héroïque à celles et ceux qui se dressent chaque jour contre l’injustice et ne se satisfont pas du monde tel qu’il va…

Nous nous lançons donc dès aujourd’hui dans l’écriture collective d’une grande fresque historique et sociale à la manière de Bertolt Brecht. On y relatera quelques épisodes significatifs de ce « temps de la grande précarité » où nous sommes plongés. On y brossera les portraits que quelques résistantes et résistants qui refusent de baisser les bras face à la surexploitation des hommes et de la planète. On y verra le vieux monde s’effondrer – car on le sait désormais : l’effondrement est certain ! On y verra aussi un nouveau monde se relever peu à peu des décombres et il ne sera peut-être aussi apocalyptique qu’on nous le promet… Nous faisons le pari joyeux que les résistants d’aujourd’hui seront les héros demains et que, oui, les plus individualistes crèveront les premiers !

Le bal du nouveau monde sera une fable post-apocalyptique joyeuse. Le public sera invité à se joindre à une représentation théâtrale imaginée nos descendants (enfin, ceux qui auront survécu à la catastrophe) pour se rappeler à quoi ressemblait la vie d’avant. Vu d’un futur plus sage, plus mesuré et plus fraternel, il est à parier que bon nombre de nos conduites et de nos évidences paraîtront absurdes et incompréhensibles !

Afin de d’imaginer un monde à venir le plus crédible possible, nous allons partir à la rencontre des résistances et alternatives  au vieux monde qui existent déjà un peu partout autour de nous. Nous organiserons une série « d’auditions » de militants, professionnels et bénévoles impliqués dans les domaines suivants :
– l’accès à la terre et le changement de modèle agricole
– le chômage, la désindustrialisation et la relocalisation des productions
– le grands mouvements migratoires et l’accueil des réfugiés

Ces auditions donneront lieu à des articles et reportages qui serviront de matière aux comédiens pour improviser leurs rôles.  C’est à partir de ce improvisations et de ces témoignages que la pièce sera peu à peu écrite collectivement.

Nous vous invitons à suivre l’aventure de cette longue création sur notre site internet. Un journal de création sera progressivement mis en ligne à partir de la rentrée 2018.

Une utopie post-apocalyptique

Dans un futur pas si lointain, les sociétés post-industrielles telles que nous les connaissons ont disparues. Dans ce qui devait être la périphérie d’une ville de province française, les habitants se sont organisés en petites communautés pour faire face aux pénuries et à l’insécurité causée par l’ef­fondrement du système économique et de l’Etat. La vie a repris tant bien que mal son cours, dans une ambiance étrangement sereine malgré la précarité matérielle encore bien visible. Comme si l’adversité n’avait laissé d’autres choix que la solidarité, l’entraide et l’inventivité. On y croise d’un curieux mélange entre installations de fortune et recyclage technologique, qui évoque tout à la fois la reconstruction après une guerre ou une catastrophe naturelle, la résistance qui s’organise dans un maquis et l’improvisa­tion d’une ZAD ou d’un camp de réfugiés.
La pièce s’ouvre sur la fête annuelle de l’une de ces « communes survivantes », quelque part entre le bal populaire, le comice agricole et l’assemblée générale. Réunie autour d’un banquet modeste mais chaleureux, la communauté se félicite des progrès de la reconstruction et se réjouit d’accueillir une des rares troupe de théâtre ambulante encore en activité. Pour l’occasion, les comédiens ont préparé avec les habitants une pièce en trois épisodes qui raconte la vie telle qu’elle était avant la catastrophe. Pour cela, ils se sont appuyés sur un ouvrage mystérieux, Les chroniques du temps de la Grande Précarité, titre sous lequel ont été rassemblés les nombreux souvenirs et témoignages des survivants aux évènements de la fin des années 2020. Les trois récits sont entrecoupés de poèmes, chansons et témoignages issus de ces chroniques.

épisode 1 : Louise et les sans-terre

En périphérie d’une ville de province, Louise se démène pour sauver la maison de sa grand-mère de l’appétit des promoteurs immobiliers. Son maigre salaire de factrice ne lui permet ni de rache­ter les parts de frères, ni d’assurer le droits de succession.
Pourtant, la jeune femme s’est jurée d’être digne de la mémoire de celle que l’on surnommait « l’ange des faubourgs » et qui accueillait chez elle tous les pauvres diables à qui la société n’a pas fait de place. De tous les combats et de toutes les mobilisations contre la misère et l’injustice, Louise use donc sa vie à défendre celle des autres comme le faisait sa grand-mère avant elle… Avec énergie et bienveillance, elle se démène pour continuer à faire de la vieille maison et de son jardin un refuge pour tous les naufragés du monde.
Au hasard de la tournée de distribution du courrier, elle sauve du suicide Lenny, un jeune agricul­teur désespéré dont l’exploitation agricole croule sous les dettes. C’est le début d’une histoire d’amour passionnée, mais les deux jeunes gens seront vite rattrapés par la précarité qui les entoure. Louise pensait qu’à deux les galères seraient moins lourdes à porter, mais la détresse des paysans sans terre sera pour elle le combat de trop.
Lorsqu’il faudra choisir entre sauver la maison et payer les dettes de l’exploitation, Lenny n’hésitera pas à trahir les espoirs de Louise. Dans un monde rongé par la misère et la précarité, même l’insouciance de l’amour est un luxe que tout le monde ne peut pas se permettre.

épisode 2 : Cerise et les sans-travail

Pleine d’espoir après la réussite du concours d’infirmière scolaire, Cerise obtient son premier poste dans le collège d’une banlieue ouvrière ravagée par la désindustrialisation et les plans sociaux. Bien décidée à soigner au mieux « les petits et les gros bobos », elle ne compte ni son temps, ni son énergie. Ayant rapidement gagné la confiance de élèves, elle fait bientôt face à des problèmes de santé de plus en plus nombreux et de plus en plus graves. Certains élèves s’évanouissent en cours après avoir sauté plusieurs repas, d’autres n’ont pas de lunettes alors qu’ils ne voient pas le tableau…
Ne pouvant se contenter de distribuer des goûters et de faire des signalements à l’académie, Cerise décide de remonter à la source du mal. En rencontrant les familles et les associations de quartier, elle découvre une misère et une précarité qu’elle n’imaginait pas. Outrepassant largement sa fonction, elle réalise que pour régler les problèmes des enfants, il faudrait surtout les aider les parents frappés par le chômage de masse. Remuant ciel et terre pour trouver des solutions individuelles, elle s’attire vite la sympathie des familles et des médias locaux, même si l’administration commence à voir d’un mauvais œil cet activisme débordant.
Mais sa candeur, son énergie, son enthousiasme et sa foi inébranlable dans la bonne volonté humaine font d’elle l’héroïne idéale d’une belle histoire qui arrange beaucoup de monde. Le storytelling rêvé pour faire croire à une société civile apaisée et unie, fourmillant d’innovations et d’initiatives individuelles pour changer le monde, définitivement débarrassée de la violence des luttes de classe. Cerise parvient même à convaincre Sophie Cailleux, l’héritière d’une puissante famille d’industriels de l’agro-alimentaire de la région, de mettre en place un programme d’accompagnement social des familles au chômage pour atténuer les conséquences dramatiques des plans sociaux de son groupe. Les deux femmes vont même jusqu’à se lier d’amitié. L’histoire fait le bonheur des élus locaux et des commentateurs politiques du pays…
Jusqu’à ce qu’un groupe de salariés licenciés dudit programme de reconversion lance l’idée de reprendre eux-même l’activité de l’abattoir fermé par le groupe Cailleux. En voulant les soutenir, Cerise fera l’expérience du fossé qu’il y a entre charité et lutte pour l’émancipation sociale. Elle se heurtera au mur d’intérêts financiers qui la dépasse. Trahie par Cailleux, qui l’accuse désormais d’être manipulée par des extrémistes politiques, Cerise n’aura d’autre choix que de s’engager à son tour sur la voie de la violence qu’elle condamnait. Elle en paiera le prix le fort.

épisode 3 : Rose et les sans-pays

Bachir a fuit la guerre dans son pays. Sur la route, il a perdu sa femme et son frère. Dans l’attente du traitement de son dossier par les services de l’immigration, il survit clandestinement avec son bébé balloté de centre d’accueil d’urgence et campement de fortune. Il finit par atterrir dans un squat occupé par des militants opposés à un grand projet promotion immobilière.
Rose, une jeune policière fraîchement sortie de l’école de police, vient d’intégrer les services de renseignement de la police nationale. Elle est, entre autres, chargée de la surveillance du groupe d’activistes en question. Certains d’entre eux sont soupçonnés d’avoir des liens avec les réseaux d’aide aux migrants, dont l’activité a été rendue illégale par l’adoption d’une loi sur l’immigration. Rose passe donc de longues heures à regarder survivre cette petite communauté disparate dans une improvisation permanente pour faire face aux petites et grandes galères qui surgissent chaque jour. La solitude de Bachir et l’absurdité des situations dans lesquelles elle le voit se débattre pour offrir quelques petites respirations joyeuses à son enfant, la renvoient de plus en plus à sa propre solitude et l’absurdité croissante de son travail. Sans s’en rendre compte, Rose finit peu à peu par tomber amoureuse de l’objet de sa surveillance…
Aussi, lorsqu’elle apprend au dernier moment que la police aux frontières prépare une descente dans le squat pour expulser les clandestins qui s’y trouvent, Rose décide trahir sa mission de surveillance. Elle prévient Bachir et s’engage avec lui dans une cavale désespérée. Pour les aider à fuir, les occupants du squat se lancent dans une opération de diversion rocambolesque dignes des comédies les plus loufoques des Marx brothers. La cavale s’achèvera dans un bain de sang tragique.

A la manière amusée et enthousiaste donc le public des « survivants » réagit à la représentation de ces trois fables « historiques », on comprend vite qu’il s’agit d’histoires connues de tous. On rit franchement devant l’absurdité de certaines situations présentées et qui paraissent dorénavant impossibles. On reprend avec émotion les chants entonnés par les comédiens de la troupe.
Louise, Cerise et Rose n’ont peut-être au fond jamais réellement existées, mais par leur résistance et leur insoumission elles sont devenues les fondatrices mythiques de ce « nouveau monde » qui s’apprête à finir sa soirée par un grand bal sur les ruines du « monde ancien ».
Une douce utopie, un peu naïve, dont on devra ressortir le sourire aux lèvres.

Le bal du nouveau monde

un spectacle du Ring-Théâtre

écriture collective au plateau

mise en scène
Guillaume Fulconis
écriture / dramaturgie
Jana Rémond
Magali Mougel

scénographie
Amandine Livet
costumes
Floriane Gaudin
musique / son
Quentin Dumay
lumière
Elias Farkli

avec
Cantor Bourdeaux
Juliette Chaigneau

Charlotte Dumez
Amélie Esbelin
Sébastien Hoen-Mondin
Audrey Montpied
Marik Renner

Kévin Sinesi
Julien Testard
Côme Thieulin
et
Quentin Dumay
Elias Farkli
Guillaume Fulconis
Amandine Livet

Avec le soutien de :
Théâtre de l’Unité (Audincourt)
Théâtre de la Coupole (St Louis)

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Photos de répétitions

Première semaine de résidence. Improvisations au Théâtre de l’Unité (Audincourt) et chez des agriculteurs du Haut-Doubs.